L’HOMME
DE PARÉLIE
Nous sommes ingouvernables. Le seul maître qui nous soit propice, c’est l’éclair, qui tantôt nous illumine tantôt nous pourfend.
René Char
oute rencontre est un acte intérieur, un prisme de
conscience se situant à l’orée du regard, là - dans cette expérience irréfutable et si intime - viendront s’amonceler la flexure des nuages et l’espérance de l’écriture.
Je ne partirai pas seulement de ma conscience impérieuse mais de tous les attributs de la conscience, afin que cette
rencontre soit et devienne le rythme inouï d’une lumineuse ondulation, souffle de mer et de terre percevant l’arrogance fondatrice des vagues avec l’inestimable seuil de l’empreinte minérale. Une
rencontre modelée et instruite par le coeur, par la magie fulgurante de l’appartenance et des sentences électives qui bouleversent le sillon même de l’épiage.
Sur le calque magnifique de la main, les lignes d’horizons et de ruptures apprennent à vivre et à se confronter aux traces
liges du dialogue. Près de cette solitude souveraine s’élégit une sustentation où ne vrille pas l’étourneau désordonné de la parole, mais où se condensent les gemmes cristallines, adulaires de la
Parélie. Voici ma Rencontre avec René Char, mes mille attributs ne pouvant contenir un seul éclair de sa conscience, un homme épris de l’exondation et des pouvoirs nuptiaux de la
beauté.
Je n’ai pu soutenir et ne soutiendrai jamais le chemin linéaire d’une pensée; l’oeil cyclonique est dans le fondement édicté
de la liberté, et dans cette oeuvre biseautée de dons et d’une incommensurable force, l’équilibre ne s’approprie pas l’épistémè compacte et explicative du monde, n’annonce pas la preuve tangible
de l’ordonné.
La trace reste ou s’éprouve dans l’indicible ressenti, l’immémorialité s’avance et s’inaugure sur ce munificent courage
approuvé par les magnitudes de l’inconnu, veille où l’on ne poursuit pas,
mais où se déploient, l’aigle du futur,
l’élégance du combat, - faillibles pour les incongruités triviales - l’anaphore de jadis
si prompte à accroître l’herbe de demain.
Une promesse martelée dans toute distance qui demeure un entr’ouvert
primordial, une formulation de vie et d’espace où s’énonce le partage des Dieux, où gravitent la chair des mots, la splendeur inusitée de la pensée; que l’homme soit son propre rêve mais qu’il
daigne puiser entre ses mains, sa soif hospitalière,
son maintien insigne devant le pullulement et le règne désaventureux de l’insignifiance.
L’homme de Parélie n’épuise pas le bleu de l’orage,
ne trouble pas le sombrage térébrant des éclairs, qui s’éclipsent uniquement pour l’urne fondamentale et extatique de la Poésie. La sublime hauteur
de René Char, celle qui foudroie les abysses sablonneux, révoque toute l’abondance de l’Histoire, assigne les notables sous le mépris et l’imposture de l’événement. Cet enfant bleu, qui avait ressenti et vécu le gouffre assourdissant de la guerre et des trahisons, s’était forgé une
santé du malheur,
sans se dessaisir du courage amont qui écartant d’un bras princier, les fuyards, les attentifs couards de l’aval, était revenu dans le néant du père,
pour poser la pierre angulaire du refus.
C’est dans l’instance discontinue de la pensée que se prolonge et s’irise le flot personnel de la rigueur ou du vouloir, une
salve d’émerveillement, un socle où s’érige, minutieux, le silence de la conscience.
Dès les premiers pas, ce chemin sourcier aux aspérités de ronces et de mousse, nous décline l’âpre résurgence qui, possède en
elle, déjà, la victoire du fleuve et sa magie océane. On est “ouvert” par le solaire de René Char, par son immense concision de nuits enchâssée
dans l’éblouissante division de l’étoile, ellipse sculpturale sans fond où se meut la royauté de l’exemple, diadème essaimé de l’accolade morale, et d’une incroyable volonté de découvrir et
d’aimer, le visage des zéniths, visage hauturier de l’amour courbé.
Le temps, chez René Char, avec tous ces actes de droit ne se mélange pas dans une louvoyante compromission du faire
lénifiant; sujétion de l’engouement propice au plus extrême lissage de l’homme. Il n’y a pas d’oublis chez René Char, mais une droiture cyclique, gravide d’instants éternels portés sur les
épaules de la magnificence.
Le souvenir scrute la nouaison spacieuse de l’homme avec sa promesse à venir; alliage de vie sur l’écart substantiel du livre
qui viendra lutter contre son trouble initial, son entaille décisive, ses multiples arborescences devant la réception et l’emprise de la lecture. L’impatience soupçonnée
de René Char est peut-être autour de ce lieu d’une énergie colossale, d’une fracture séismale et qui se répète dans l’expansion de l’esprit, proche de tant d’espaces et de matières
modifiés.
L’heure panifiante du poète est ici sur cette ligne abstraite où l’amplitude de la forme s’élabore, se lacère, se cicatrise,
pour recevoir toute la pollinisation du combat d’écrire et la transmission ligneuse de la moisson. Le blé archimé laisse se parfaire la croûte de l’image et de la découverte, les mots fulgurent,
s’apparient pour un partage formel,
et le sens est donné, les dieux sillonnent le désir
triomphal du poème, lui confère la légitimité des grands pouvoirs et l’impossibilité des règnes.
L’éclair me dure,
cette lutte galvanisée d’orages et de grâce, et qui, peut-être, ceinture
Thouzon,
fustige l’incroyance d’une sécheresse constitutive au chiffre de la Beauté; l’oracle de la montagne peut se démettre quelquefois, s’étioler, mais le risque s’entrouvre et le rameau au vent, se rassérène encore des ombres et des lumières, des brasiers, dans le
vrai et la richesse des larmes.
Lorsque meurt au nord de Blauvac, la soulane neigeuse de juillet, toute la montagne semble s’alléger d’une conscience
captive, et le passant fiévreux s’accoude à la muraille, et regarde au loin, les ponts laissés par les grands nuages, là, il reconnaîtra sans l’abus
des miroirs, la torche interrogative
et cet inconnu vivre à ciel ouvert dans les flancs du Vaucluse.
Le puits sans margelle comme un vertige contenu avoue la trace sibylline des dieux; mais rien n’est captieux ni délétère dans
cet approfondissement des mots, car la transfiguration avoisine la nodalité volatile de la poésie. Le prodigue savoure la multitude qui, dans les longs fleuves, indicibles, se désaltère et
s’ouvre aux métamorphoses qui ordonnent la distance, afin que vers l’incréé du passage se grave la présence des berges arides. C’est, - sans
accroître la marge affabulatrice, - la fonction du poète d’être ce qui le dépossède, le contraint à se retirer, à trouver le prodigieux écart,
lorsque tout l’invite à l’audacieuse fusion.
La malédiction serait cette trame valétudinaire offensant le bond, la
rébellion, le chant. Le choix moral de René Char est d’y contrevenir; le festin ne l’intéresse pas comme l’homme sans défauts
attaché à la grégarisation esthétisante de l’informe.
Les traces ne se donnent pas, elles s’aventurent sous l’étiage des renoncements, elles parcourent le silencieux ouvrage et
les outils si aisés à porter.
Ainsi, au rang de la pierre gélive, y reconnaître l’Amie, le gué, le point d’octroi qui de cime en cime, appose l’énigme, dévoile le
message.
Lumière de René Char, telle une largesse d’amour infini, lumière partiale et qui se fortifie, s’intensifie, lointaine lumière
sur l’empan de notre approche, jamais désuète, avouable devant le parloir des tragédies, la faconde des insolents, lumière jamais abrupte, jamais coupante, mais gouvernée irrésolument par le
tremblé martial d’une bougie. Et pour que naisse la flamme, il faut l’apparat de la nuit, le talisman
sensible à la venue de l’Aimée.
Le visage assemblé du corps, le corps uni au visage; voici le poème en sa nuit
future, si présent à l’heure, sans tocsin , de l’âme. Lumière de René Char en ces forêts de mimosas, où perle quelquefois la goutte amère des frimas,
mais où le seuil lent de la partance accumule le flot éclairant de la vie.
La
chimère,
désir de nuptialité, se fendille imperceptiblement, un pardon que rien n’abuse, la Nuit dans ce qui ne se prononce pas, mais se crée ici, au bord de
la soudaineté, sur la croisée de buis, où solennellement un vent s’immobilise. Déchirure lisible sur la jointée des mains, René Char si proche, nous parvient, nous répond, l’abandon n’est pas son amour, il est le pont, et notre pauvreté s’insère jusqu’aux encablures de ses vues.
Mais qui peut rassembler toutes ces heures de partage, n’y a t-il pas dans ce lien indéfectible, un dénuement rémissible, une
coudée d’élection et de désarroi pouvant choisir le camp de l’écartèlement ou les norias de la lutte ?
Poésie si peu entrevue, si peu préservée, les humains
s’accoquinant aux truismes de paraître, à la compliance des déroutes, aux lâchetés récurrentes de l’acquiescement. Quidams, à conquérir ses mondes illusoires et gauchis, natifs des biais
belliqueux de la rationalité et des inventeurs;
René Char dans l’inclémence de son arc, ne parle pas à ces hommes, il ne se veut pas au-dessus, il est ailleurs, décalé, homme de l’aurore, il est le don des matinaux; homme lige, il est
l’encoche des Transparents,
qui dans un ciel d’étoilement ente la souvenance à l’oubli.
Char, l’Orion d’Aromates
Chasseurs,
le grand solitaire parcourant tous les espaces où se retire le libre poème, où vibre sur une corde inapparente la stase enivrante de l’esprit avec ce don de saisir ce qui est l’essentiel à
l’homme dans ses questionnements devant l’impossible solution.
Cette lucidité portée par mille chevaux sauvages, et ce demi-jour:
deux aigles entraînés par le firmament de l’épreuve solaire radicalisent leurs éclipses dans le chant des astres.
Mais la rêverie ne doit pas ceindre et alourdir la somme poétique, le travail qui fonde le créé ne se décline pas dans les
songes, c’est ici l’épreuve inavouable du dés-astre. L’étoile est filante, elle est coupure, certes, mais elle ne se reconnaît point dans la voûte argentée de l’immobilité; ce sera donc
l’éclairante poésie, avec sa rigueur et ses embûches illimitées, qui prendra le pas. Que viennent alors, les possibilités digitées; l’acte d’écrire
ce qui brûle et s’instaure en nous pour faire jaillir des glaciers de torrents; silex croisant l’étincelle héritière du feu irrigant la perdition bouillonnante des mots; ce village vertical,
la Poésie, haussée dans les lignages de la méditation.
Le temps ne laisse rien au hasard, l’âge s’approprie d’autres territoires, la peur graduelle du poète, c’est peut-être
l’approche des murailles, le dur bâillon de l’aporie, l’âge cassant.
Ainsi, il faut toujours saisir la plénitude morcelée, rassurer la douleur de son oeuvre, la polir dans sa marche, l’entreprendre, la conquérir encore, l’assigner dans le tournoiement de son
regard.
Duellisme chez René Char, la closerie identitaire de l’amande avec ce point amont,
ce tumulte, cette salve du cosmos élaguant la morsure des gouffres afin de parvenir dans le faste inaugural des avant-mondes. La récapitulation d’Orion, son ascension miraculeuse, c’est revenir
au cercle diamanté et lapidaire, et ne pas s’y adjoindre, mais se hisser au delà des vertigineux regrets, tel l’enfant sur les épaules de l’aveugle détise cette conversion si fragile du regard,
où le passé s’entrouvre improbable, et où l’aube futurale enseigne la trace heuristique de la parole et l’alliance des sommets.
Incendie blanc
de la recherche sur l’aile de vie, et sa méfiance invincible tournée vers la mort. On ne peut s’extraire de ce feu, sans avoir ressenti et vu la Sorgue lactescente, privilège des uns, ignorance
des autres; sous l’ondoiement électrique des eaux, le vert afflue et se baigne dans le pourpre de la rive. C’est ici que s’accroît l’avancée des archipels, c’est ici que se mesure l’incroyable poussée, la brutalité élective de l’Ange et ces larges blessures qui nous conduisent, les yeux grands ouverts,
vers une sérénité crispée.
C’est ici que l’enfance ne prend jamais fin mais se dépasse, que le courage s’affine, là un peu plus loin, dans l’ouvrage déchiqueté de Montmirail.
Ce monde se couvre. Que reste t-il encore, la beauté de l’écrit ou l’insolence de vivre ? L’homme de Parélie, debout, à
l’écoute de la Rencontrée; là bas, dans l’échancrure du Ventoux s’ébruite Toulourenc,
la main précieuse est encore visible, elle montre le chemin sans le désigner, elle est l’appel soupçonné de l’enfant bleu.
Le ralliement désiré, de ceux qui nous habitent continuellement, à égale distance de l’étoile aimée par l’éclair, dans cette
demeure spacieuse, prodigieusement discrète, de conscience en Conscience; Rilke, Hölderlin, Rimbaud, Baudelaire, Mandelstam, et cet autre monde peint par Nicolas de Staël... Sur ce lieu où
“adoptés par l’ouvert, poncés jusqu’à l’invisible, nous étions une victoire qui ne prendrait jamais fin”.
Le champ était envahi de
coquelicots, l’azur montait dans le flambeau royal des arbres, ma mère y avait laissé son écharpe, je me tenais éloigné, le vent avait couru au delà des palissades.
Je ne devais pas me
retourner, mais ma nuque sentit le feu se propager jusqu’au terme de mes doigts. J’avançai encore et la Parélie m’aveugla.
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